Pascal Dombis. "La Main de l'Homme"*
Par Blackhawk
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Avant le
triomphe de la culture des Nouvelles Technologies de l'Information,
l'emploi d'un outil de médiation représentait une intervention
extérieure, un processus auquel on se soumettait pour atteindre
un certain résultat : il s'agit d'une option. En tant que précurseurs
de l'art des Nouvelles Technologies, la vidéo et l'art conceptuel,
à l'état naissant, ont d'abord présenté
l'outil de médiation comme un vecteur et/ou comme une méthode
procédurale, autre manière d'aborder ou de contextualiser
les instruments utilisés par l'artiste ou le contenu de ses oeuvres.
Cependant, l'outil de médiation est maintenant omniprésent,
il fait main basse sur l'intervention héroïque de l'artiste
pour mieux le détourer du contexte critique dans lequel son uvre
existe. Eu égard aux évolutions antérieures, théoriquement,
le paysage s'appréhende à travers une chambre noire virtuelle
; ce qui était en haut est maintenant en bas et vice-versa.
Ainsi, au
vu des précédentes stratégies historiques d'immersion
esthétique, la conception islamique par exemple, la notion était
la suivante : si l'Homme souhaite évoquer le Divin il doit perdre
son humanité afin de se débarrasser des limites que celle-ci
implique. La géométrie, avec sa continuelle attirance
vers l'infini, ne représente-t-elle pas elle-même plus
que ce que le pauvre mortel pourrait faire ou être? Immanquablement,
dans ce passage de l'humain et du limité vers le mathématique
et l'illimité, la première chose à abandonner était
la façon : la Main.
Ainsi voyons-nous maintenant apparaître - non pas dans l'esprit
ou la volonté de l'artiste mais plutôt dans ce que l'on
appelle " l'imaginaire populaire " (expression qui a quelquefois
valeur d'oxymore) - un autre type d'abandon : la revendication autoriale
supposée défunte dès que l'artiste emploie certains
outils issus des Nouvelles Technologies - les ordinateurs en tête
de liste. Cependant, face à l'uvre de Pascal Dombis, on
ne voit pas le moindre renoncement à la revendication autoriale
ni à une façon qui passe par une intervention ou d'une
substitution mécanique, c'est plutôt cette façon
elle-même qui la véhicule ; la Main est devenue si douée,
si efficace et si puissante qu'elle peut inscrire sa signature en petit,
en code et en algorithme et pourtant paraître grande, traverser
la machine, l'animer (et pas être animée par elle), participer
à une association créative avec l'aléatoire et
le circonstanciel pour engendrer un art qui se réinvente perpétuellement,
lui et ses manifestations.
Par conséquent,
les hyper-structures de Dombis ne sont pas une sorte d' "arabesque",
si ce n'est dans la connotation la plus générale, parce
que ce qui est sacrifié sur l'autel de la géométrie
dans les uvres traditionnelles est ici transformé et amplifié
plutôt dans le but d'atteindre un statut qui paraît relever
du post-humain dans l'optique traditionnelle. C'est une transsubstantiation
de la Machine dans sa parfaite application socioculturelle ; celle de
l' "esclave". Quelle nécessité y aurait-il alors
à être obnubilé par ce qui pourrait tracer toutes
les variables possibles d'une figure de départ de Dombis, ces
variables qui sont à la base de toutes les itérations
et les variations d'un élément donné? La Machine
peut le faire, sans aucun risque pour sa propre santé mentale.
Pourquoi alors passer autant de temps à faire des calculs de
géométrie ? La Machine peut le faire sans penser à
d'autres projets, non pris en compte dans le processus. Pourquoi faudrait-il
aller jusqu'à accepter les limites de l'humain et considérer
la chair comme une prison pour simplement convoquer l'infini ? La Machine
en est capable, une fois que l'artiste lui a confié la tâche
conçue pour elle ; elle travaille sans cesse et reflète
l'ingéniosité de son créateur en exécutant
et en ré-exécutant elle-même le travail. En cela,
Dombis réalise une apothéose partielle et situationnelle
tel un démiurge, celle du faiseur permanent.
Les légendes
racontent l'histoire de sorciers capables de s'injecter leur essence
par des veines bien physiques et qui les immunisaient et les rendaient
invulnérables aux dangers de l'existence naturelle. Ne pourrait-on
pas dire que Dombis fait de même? Que dans chaque algorithme et
figure de départ, dans chaque uvre d'art auto-produite
et auto-entretenue il a laissé une part de lui-même, une
part active, travaillant sans répit dans le cadre d'un simulacre
virtuel de sa pratique? Que chaque élément porte en lui
une part de l'atelier dans lequel il a été créé?
Bien sûr, il ne s'agit pas de sorcellerie, c'est simplement la
version d'une forme unique de pratique en matière d'art contemporain.
En plus de
la médiation numérique elle-même, l'uvre de
Dombis est le lieu de plusieurs négociations essentielles. L'une
d'entre elles se situe entre le déterminisme et l'autonomie des
algorithmes qui permettent d'exécuter les hyper-structures qui
forment l'élément visuel de l'uvre d'art. Qu'est-ce
qui relève du contrôle, du hasard, du calcul, de l'aléatoire?
Une autre de ces négociations concerne la compression qui se
déroule, dans le cas présent, par feuilletage ; en Physique,
masse et densité sont en corrélation mais est-ce le cas
dans ce travail? Les géométries post-fractales corroborent
clairement la vieille proposition alchimique, " Le dessous est
identique au dessus " ; l'échelle n'a aucune importance,
c'est seulement une question de convergence, et le point de mire pourrait
être n'importe où. Quand une uvre est plus petite,
on est incité à la considérer comme un objet d'impénétrable
contemplation ; quand elle est plus grande, elle dégage alors
une capacité d'absorption semblable à celle produite par
l'observation des grandes toiles expressionismes abstraites d'un Jackson
Pollock ou d'un Clyfford Still - comme si un partout et un nulle part
étaient simultanément atteints. Bien qu'indubitablement
"anti-minimaliste", l'uvre de Dombis ne peut pas vraiment
être qualifiée d'"expressionnisme numérique"
puisque le composant visuel de l'uvre, en ce qui concerne le code
qui la rend possible, est en fait une "ombre dans la caverne".
Cela induit un degré d'ironie supplémentaire car on peut
dire que le travail "exprime" comme le font, en biotechnologie,
les enroulements hypothétiques de protéines; toutefois
le geste littéral est incorporé dans le code lui-même,
permettant ainsi un parallèle satisfaisant pour l'esprit entre
le code réel et le code symbolique ; autrement dit, l'analyse
grammaticale aboutissant à l'expressionisme est rendue possible
par le geste lui-même. De même, on pourrait voir dans cette
uvre des cartes de niveaux extra-dimensionnelles, chaque nouvelle
élévation se tenant à sa guise au-dessus ou en
dessous de la précédente. Quelque part entre un paysage
delirium et une trame pour une invraisemblable machine organique, les
uvres se construisent sur leurs propres structures et font craindre
un point de retour, un " black out ", qu'elles n'atteignent
jamais au bout du compte.
Les hyper-structures
peuvent être créées par une multitude de moyens,
par les règles régissant les automates cellulaires, les
tracés issus des chambres à nuages, la reconstitution
d'un flux plasmatique, l'itération des fenêtres de Feynman,
la loi des nombres de Fibonacci, les perturbations des matrices non
fixes, l'effondrement contrôlé des structures maillées
d'atomes, etc. Chaque fois qu'un glaçon commence à fondre,
se crée une hyper-structure. Ici, la méthode préférée
de Dombis passe par l'itération d'un élément à
base élémentaire en termes de degré de courbure,
de prolifération, et de croissance. Plus la variable de croissance
est aléatoire, plus le résultat est chaotique. Une composition
astucieuse crée ce qui semble être des zones d'absence
: des portes ou des fenêtres qui s'ouvrent et se ferment pendant
que le travail se répète, sollicitent sans cesse la scrutation
pour, finalement, l'exclure.
Bien qu'au
départ quelque peu réticent à incorporer trop de
méthode procédurale à l'ensemble de son travail
actuel (la technologie ayant progressé et l'artiste étant
plus à l'aise dans sa technique comme dans sa manière
d'aborder sa pratique), Dombis en est arrivé à la conclusion
que décrire les étapes de la création de l'uvre
ne porte pas atteinte à son pouvoir ou à son mystère
inhérents et il se permet maintenant d'utiliser les technologies
video et lenticulaires pour révéler davantage le processus
artistique dont le fonctionnement lui était déjà
devenu, peu à peu, transparent.
De manière
similaire, l'uvre de Dombis se réplique pour atteindre
la densité structurale et il s'agit d'un autre rapprochement
conceptuel/visuel ludique sur l'idée de " reproduction automatique
" puisque l'uvre s'amplifie elle-même par une progression
géométrique énonçant "1" puis
se multipliant par "4", "16", "64", etc.
Ceci donne aux formes linéaires une plénitude et une cohésion
tout à fait distinctes du paradigme du " Doigt en mouvement
" ; et pourtant, la main virtuelle et inlassable de l'artiste dessine
d'invraisemblables figures quelque part à mi-chemin entre ce
que l'il humain peut voir, ce que l'esprit humain peut circonscrire
et cette suggestion évanescente et si fréquemment entretenue
de l'infini.
Le
Doigt en mouvement écrit ; et, ayant écrit,
Il continue ; ni votre entière Dévotion ni votre
Esprit
Ne pourraient le persuader de rayer la moitié d'une
Ligne,
Ni toutes vos Larmes d'effacer une de ses Paroles.
" Les
Rubaiyat " d'Omar Khayyam.
[*le titre fait référence à un aphorisme français
du XVIIIème siècle qui rejetait la prédestination
judéo-chrétienne en faveur du déterminisme individuel,
conformément à l'esprit du Siècle des Lumières]
Blackhawk
New York City, Décembre 2003.
Blackhawk
est un critique et un théoricien travaillant sur la pratique
de l'Art Numérique et des Nouvelles Technologies depuis presque
20 ans. Il est co-fondateur et collaborateur de The Thing, premier site
de documentation sur le net en rapport avec les Beaux-Arts (http://bbs.thing.net).
Traduction Didier
Girard
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