Interview de Pascal Dombis
par Danielle Delouche, commissaire d'exposition
Avril 2005, à l'occasion de l'exposition au Château de
Linardié
D.D. Vous ne dites rien de votre formation
Aussi, comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser
à la "complexité" ?
P.D. Je
me suis intéressé à la complexité en me
posant la question de la pertinence de l'outil numérique dans
un travail artistique.
J'ai fait des études d'ingénieur, étudié
la programmation, les algorithmes et les langages informatiques, mais
j'étais assez réticent quant à l'utilisation
de l'informatique en art. Dans les années 80, je faisais essentiellement
de la peinture et c'est très progressivement que j'ai intégré
des impressions générées par ordinateurs dans
mes peintures.
Cela a commencé à travers la gravure, dans laquelle
l'emploi de la plaque de cuivre est proche de celle du fichier informatique.
A cette époque, je faisais de nombreuses gravures à
partir d'une même plaque et c'est un peu le même travail
que je continue à l'ordinateur en faisant se reproduire de
manière quasi infinie les mêmes éléments
géométriques.
En intégrant des éléments numériques à
la peinture, j'ai dès le départ utilisé l'ordinateur
pour réaliser des images qui n'était en rien la reproduction
d'un travail manuel, mais au contraire pour générer
des formes, telles les spirales, très difficilement réalisables
à la main. Rapidement, j'ai découvert les géométries
complexes, comme les fractals, dont la plupart sont irréalisables
à la main.
J'ai finalement abandonner totalement peinture et pinceaux en 1993.
La
complexité est-elle un concept pertinent appliqué à
l'art ou un simple effet d'annonce ?
Pour moi, la " complexité " n'a rien à voir
avec le " compliqué ". Il s'agit plutôt des
espaces créés par les relations entre différents
éléments. Et plus ces différents éléments
sont simples, plus les relations sont intéressantes visuellement
et plus elles créent de la complexité.
Cette utilisation d'éléments simples est capitale pour
moi car avec les nouvelles technologies, il est plus facile, je crois,
de faire sophistiqué que simple. Mon utilisation de l'ordinateur
est très primaire, je l'utilise comme un outil "computationnel"
apte à reproduire à l'infini la même tâche,
et dans un état d'esprit proche, en somme, de l'Arte Povera,
mais en utilisant les nouvelles technologies.
Les ordinateurs et logiciels que j'utilise ne sont pas liés
aux dernières générations de matériels.
Par exemple, l'ordinateur qui pilote l'installation SpamScape
est un ordinateur standard qu'on peut acheter à l'hypermarché
du coin.
La notion de complexité est en phase avec notre époque,
en résonance avec la situation globale, aussi bien politique,
qu'économique et sociale. D'ailleurs, on peut comprendre ces
nouvelles technologies comme un retour du Baroque. Nous sommes immergés
de plus en plus dans un monde non pas linéaire mais multidimensionnel,
en réseau, elliptique
Christine
Buci-Glucksmann a remarquablement écrit sur ce thème,
et a analysé tous les enjeux esthétiques bien mieux
que je ne pourrais le faire moi-même.
Vous
avez appartenu au "Groupe fractaliste", aujourd'hui dissout.
Quelle expérience en tirez-vous ?
Formait-il un mouvement cohérent ? Reconnu ou marginalisé
dans l'art contemporain ?
Dans les années 60/70, dans le Pop, chez Warhol et tant d'autres,
c'était la " reproduction " qui comptait. Mais dans
les années 90, c'était le réseau, surtout tel
que l'ont vu Deleuze et Guattari. Internet n'avait pas encore émergé,
cette notion de réseau restait donc assez abstraite et conceptuelle,
pas du tout visuelle.
L'arrivée des images fractales, découvertes par Mandelbrot
et popularisée vers la fin années 80 par les premiers
micro-ordinateurs, a constitué un choc pour certains artistes,
y compris moi. C'était des nouvelles formes dont la représentation
n'était pas possible sans l'ordinateur.
Bien que des mathématiciens du début du XXe siècle
aient pu imaginer l'idée du fractal avec sa structure auto-similaire,
il a fallu la puissance de l'ordinateur pour que Mandelbrot puisse
réaliser la géométrie fractale. Par conséquent,
les fractals peuvent être vus comme des images dépendant
de l'ordinateur et rendus visibles grâce à l'invention
de l'ordinateur. En outre, au plan conceptuel, ces images faisaient
le lien entre des préoccupations plus générales
(en science ou en philosophie), comme l'infini, le chaos, le rapport
micro/macro.
Nous étions donc quelques artistes à travailler en solitaire
sur le fractal dans l'art. Parmi les préoccupation, nous étions
intéresses par l'évolution de l'espace pictural et la
problématique de la surface et l'illusion de la représentation.
Pour nous, le fractal offrait une dimension intermédiaire entre
une image plate (2 dimensions) et une structure en volume (3 dimensions).
Le groupe fractaliste a été crée sous l'impulsion
de deux critiques, le français Henri François Debailleux
et l'américaine Susan Condé. Ce groupe a été
actif entre 1995 et 2000 et a fait de nombreuses expositions en France
et à l'étranger, et a rassemblé environ une vingtaine
d'artistes pratiquant différents disciplines (et pas nécessairement
l'outil informatique). Ensuite l'activité fractaliste s'est
progressivement dissoute, en partie parce que les images fractales
se sont très rapidement popularisées (notamment avec
le succès de la musique techno) rendant du même coup
leur utilisation " artistique " plus anecdotique. Et puis,
il y a eu moins d'urgence à prendre une position de groupe
pour défendre nos idées.
Au
moment où paradoxalement la question du médium fait
retour, à quelle(s) pratiques artistique(s) rattachez-vous
votre travail ?
Mon travail est un travail de peinture dans le sens où la peinture
agit sur l'espace, la perception, l'illusion et les bouleversements
sensation-nels qu'ils opèrent sur nous, en nous. Avec les caissons
lumineux, les dispositifs lenticulaires comme les projections, je
travaille sur l'espace créé par des objets plats. J'opère
sur la fenêtre, au sens où mes uvres sont des fragments
de structures qui se propagent au delà des limites du "
tableau ". Pour cette raison, mon travail tient de la peinture,
même si je n'utilise ni peinture, ni pinceaux, ni toile.
Etes-vous
un artiste hybride, un artiste de l'hybridation ?
Qualifieriez-vous vos uvres, d'environnements et/ou d'objets
hybridés interactifs, métissant des disciplines et des
cultures différentes ?
La place de l'outil dans mon travail est très importante, car
je crois que la remise en cause continuelle des outils de production
conduit le processus créatif, conduit le développement
de nouvelles propositions. Même si il y a de nombreux risques
à expérimenter, la probabilité d'échec
ne doit pas être intimidante mais plutôt encourageante.
Mon travail artistique peut-être qualifié d'abstrait,
mais mes uvres visuelles travaillent les sensations qu'on peut
avoir au contact de ces nouvelles technologies. Il ne 'agit pas de
représenter ces sensations, mais plutôt de travailler
sur des sensations similaires. Par exemple, quand je réalise
une structure en réseau, il ne s'agit pas d'une métaphore
des réseaux informatiques ou de la sensation de l'utilisation
de ces réseaux, mais plutôt des sensations liées
à ces univers, comme vertige, plénitude, hantise, allégresse,
sensation d'infini, etc.
Pour faire simple, on peut dire que je travaille avec les nouvelles
technologies et sur les différents espaces sensationnels créés
par ces technologies. Je ne crois pas que l'artiste soit un simple
utilisateur des outils technologiques. Il doit toujours essayer de
remettre en question les outils, de les questionner, de les transgresser,
de les réinventer. Ainsi, je considère le processus
d'hybridation comme faisant partie de ce processus de remise en question
de l'outil. Ce n'est pas une finalité, c'est simplement un
moyen de développer des travaux plus riches, plus complexes.
C'est d'ailleurs ce dont a parlé de façon bien plus
éloquente que ce que je ne pourrais le faire moi-même,
le critique américain Blackhawk
à propos de mon travail dans son article " La main de
l'Homme ".
La
technique, la technologie tiennent une place importante dans votre
travail. Ne craignez-vous pas aussi, Edmond Couchot en a souligné
le piège, d'être prisonnier de l'esthétique par
défaut qui existe au niveau même de ces outils ?
C'est le danger permanent qui guette les artistes qui utilisent des
technologies nouvelles, à plus forte raison aujourd'hui le
nébuleux amalgame baptisé " nouvelles technologies
". Mais c'est une frilosité - voire un snobisme - très
actuel de ne pas voir l'inactualité et l'universalité
de ce genre de questionnement
L'approche que je développe, pour éviter ce piège,
est d'utiliser les technologies de manière simple et minimale,
de façon à ne pas dépendre d'elles. Cela rend
le concept plus clair, et le projet plus indépendant. Qui reprocherait
à Seurat de s'être passionné à ce point
pour l'optométrie ou à Nam June Paik d'avoir trop étudié
les tubes cathodiques ? Je ne vois rien dans leurs uvres qui
soit emprisonné de " l'esthétique par défaut
" dont vous parlez.
Quelle
est votre position, artistique et politique, face à la technologie
?
Votre art relaie-t-il la démesure prométhéenne
des temps, cette idéologie du progrès que dénonce
Paul Virilio ? Vos métaphores sont-elles consensuelles ou dissensuelles
?
Je suis plutôt dans une position de moderniste, au sens où
l'entend l'historie de l'art, c'est-à-dire que j'essaye de
développer des formes nouvelles. La nouveauté n'est
pas une fin en soi, mais elle me semble un but nécessaire.
Le rôle de l'artiste est de faire et se faisant, de penser l'impensé,
le pas encore pensé ou l'impensable. Sinon, ce serait d'un
ennui mortel! Je n'ai pas envie de rejouer, avec ou sans ironie, sur
le clavier de l'histoire de l'art !
Que
donnez-vous à voir au spectateur ? Quelle expérience
lui proposez-vous ?
J'essaye
de le troubler. J'aime jouer avec le spectateur, c'est pourquoi j'utilise
des dispositifs optiques comme les lenticulaires qui obligent le spectateur
à se déplacer. Je cherche à développer
des environnements sensationnels (sensation d'infini ou de vertige,
hantise, allégresse, effet de déjà vu face à
des structures non structurantes, etc.) qui ne proviennent pas que
d'effets optiques ou géométriques, ni - paradoxalement
- d'effets de nature purement technologique.
Considérez-vous
la peinture aujourd'hui comme une forme périmée pour
décrire le monde ?
La peinture est une activité archaïque, mais un de ses
points forts est la matérialité de sa surface. Une impression
numérique demeure plate froide, voire trop propre. Une couche
monochrome de peinture a plus de richesse et de complexité
optique qu'une impression numérique équivalente.
Il y a une quinzaine d'années, je peignais sur des impressions
numériques pour aller au delà de cette platitude de
l'image numérique. J'essaie d'avoir cette même richesse
de matérialité, d'avoir une image non propre, une image
accidentelle avec des outils numériques. Je travaille, notamment,
avec les lenticulaires qui donnent une image complète et impure.
On peut voir des images fantômes des moments précédents
ou des moments suivants.. L'image n'est jamais propre, elle comporte
de nombreuses rémanences et c'est cela qui m'intéresse.
Au
regard des points de contact entre vos travaux et la peinture abstraite
américaine, notamment celle de Pollock, ou bien encore l'Op
Art, votre entreprise se situe-t-elle en rupture ou en continuité
? Se définit-elle comme une contre-proposition ou une actualisation,
voire une amplification ?
Mon travail se situe dans l'évolution et la continuité
de la peinture abstraite.
Pollock a remis en cause les outils et a exploré des formes
nouvelles, tout en y amenant vertige et immersion. L'Op Art, notamment
avec Briget Riley se nourrit des perceptions et des troubles visuels.
Piet Mondrian est aussi important pour moi. La série new yorkaise
de la fin de sa vie comme "Boogie Woogie" est remarquable
car elle réintroduit une complexité, se confronte à
l'environnement urbain et cartographique de New York et constitue
une remise en question courageuse et risquée de sa pratique
picturale.
Si
certaines de vos réalisations peuvent être rangées
du coté de la peinture dite extensive et analytique (manie
française de la taxinomie !), votre pratique, que traverse
la question de l'espace et du territoire, s'accompagne-t-elle d'une
ambition architecturale ?
Les structures que je génère sont basées sur
des proliférations quasiment à l'infini. Ainsi, elles
peuvent se propager dans l'espace jusqu'à saturation complète.
Soit je travaille sur des fragments, soit sur la totalité de
l'espace.
Pour l'exposition au Château de Linardie, j'ai tenu compte des
contraintes de l'espace et je n'ai pas fait proliférer les
uvres sur les murs comme je l'ai fait ailleurs. J'ai utilisé
des uvres " délimitées " et j'ai conçu
l'accrochage comme une installation cohérente. Ainsi, toutes
le oeuvres dialoguent entre elles, tiennent compte de l'architecture
et de l'espace des pièces. Mais l'idée n'est pas de
recréer une architecture, mais plutôt de favoriser la
déambulation du spectateur au travers d'uvres en réseau
: un labyrinthe conceptuel, perceptuel, sensationnaliste en quelques
sorte.
Pour
votre installation "SpamScape", vous avez demandé
au musicien Thanos Chrysakis d'en écrire la musique. Est-ce
une première ?
Cela faisait longtemps que j'avais envie de travailler avec un musicien
pour mes vidéos. Il y a de nombreux liens entre les expériences
et perceptions visuelles et les environnements auditifs. L'occasion
s'est présentée avec Thanos dont j'ai découvert
le travail lors d'une exposition sur l'art génératif
à Milan. Son approche et sa réflexion sur l'outil numérique
sont similaires aux miens. La collaboration s'est faite de manière
naturelle et presque évidente
Cette
dimension sonore fonctionne-t-elle comme additif décoratif
et/ou sensationnel, a-t-elle d'autres implications et répercussions
? Comment la justifiez-vous ?
Le son dans SpamScape renforce la sensation d'immersion et
de confrontation à l'écran.
Aussi, contribue-t-il tout à fait à la pièce
et s'y intègre. Ce n'est donc en aucun cas un additif... Il
y a de nombreuses relations entre visuel et musique et cela depuis
le début du XXème siècle. J'ai été
enthousiasmé par une toute série d'exposition qui ont
traité de ce thème comme " Sons et Lumières
" au Centre Pompidou de Paris, " Visual Music " au
Moca de Los Angeles ou récemment " What sounds does a
color make " à New York.
Dans
SpamScape le son comme l'image réagissent, par le biais
de capteurs, au déplacement du spectateur. L'interactivité,
très à la mode aujourd'hui et qui parfois tient du gadget,
est-elle pour vous une condition de l'uvre, l'un des traits
de sa nouveauté et l'avenir de votre travail ?
Je crois d'abord que toute uvre d'art est interactive par nature,
dans le sens où elle entretient une relation avec le spectateur,
le forçant à se poser des questions. L'interactivité
au niveau mécanique est quelque chose de séduisant mais
de délicat car elle peut en effet très vite devenir
un gadget.
Pour SpamScape, j'ai essayé de développer une interactivité
molle. Le dispositif interactif est " discret " et volontairement
peu visible. Les capteurs sont à infra rouge et ne se donnent
pas à voir. L'interaction n'est pas immédiate, l'augmentation
de la vitesse et du niveau sonore se faisant graduellement. Ainsi,
le dispositif conserve un certain mystère. Ce n'est donc pas
du tout le principe de la télécommande de télévision
!
L'interactivité est une continuité de mon travail. Avec
les dispositifs lenticulaires je joue sur le passage latéral
du spectateur, l'obligeant à se déplacer pour voir l'oeuvre.
Avec SpamScape, je joue sur le déplacement avant / arrière,
offrant la tentation de s'immerger dans l'image. Mais, plus on se
rapproche de l'écran et moins on voit, l'image devenant irregardable
(flicker du noir au blanc, images " fantômes ", images
subliminales,
). Le principe est ainsi opposé à
celui de la vision d'une uvre picturale classique.
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